Comme le souligne un certain nombre de rapports récents et, entre autres, celui d’A.T.D. Quart Monde, dans nombre de cas, c’est la pauvreté des enfants qui constituent le premier danger pour les enfants. Une enquête menée en 2001 par l'I.N.S.E.E. sur les personnes ne disposant pas de domicile personnel avait révélé que 20 % des 86.000 d'entre eux étaient des enfants. On se souvient aussi du choc qu’avait constitué en 2005 la révélation qu'un million d'enfants vivent en dessous du seuil de pauvreté, à l'occasion du rapport de la commission "familles, vulnérabilité, pauvreté". Plus récemment - mais là, pour le coup, l'information n’a guère suscité d'attention et encore moins d’indignation -, le rapport de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles indiquait que près de la moitié des moins de 18 ans vivent sous le seuil de pauvreté.
Le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre sur le mal-logement vient à son tour souligner dramatiquement la situation des enfants. Si la situation résidentielle de l'enfant est indissociable de celle de sa famille, le mal-logement que subit l'enfant a cela de particulier qu’il conduit en quelque sorte à une double peine. L’enfant vit aujourd'hui dans de mauvaises conditions de logement qui génèrent des difficultés plus ou moins grandes et il pourra demain en être pénalisé dans sa vie d'adulte.
Le mal-logement et la grande précarité impactent indéniablement la santé physique, mentale, les apprentissages et la réussite scolaire, la sociabilité et enfin, bien sûr, la vie familiale.

Cependant, même si notre Département met en place tous les dispositifs et outils nécessaires à la protection de l'enfance, nous ne pourrons bientôt plus continuer à réfléchir, innover et développer des partenariats, tant la politique du Gouvernement vient s'opposer à cette philosophie. Pour le Gouvernement, "enfant en danger" est égal à "enfant délinquant". Cet amalgame, fer de lance de la politique sécuritaire stigmatisante et de défiance du Gouvernement, est non seulement inadmissible mais ne permet pas de répondre aux enjeux que pose la crise sociale que nous traversons. Ils érigent en place de vérités des approches déterministes, faisant du moindre geste comme de la moindre bêtise d’enfant, le signe d'une pathologie qu'il convient de neutraliser au plus vite. Ils privilégient l'isolement plutôt que l'accueil, la surveillance plutôt que l'accompagnement, la réponse répressive plutôt qu'éducative.
En quoi, par exemple, supprimer les allocations familiales à une famille lui permettra de mettre en place un autre type de fonctionnement ? En quoi un stage parental, ordonné par la justice et organisé par des non-professionnels de l'action éducative ou sociale, viendra aider des parents dépassés ?
Cette injonction judiciaire ou administrative à être de bons parents met en évidence une grande confusion entre le registre de l'accompagnement éducatif et social et celui de la répression. Je l’ai dit déjà à de nombreuses reprises ici, la tentation scientiste et le parti pris sécuritaire qui sous-tendent les nouvelles législations réduisent l'enfance au risque ou au danger qu’elle porte et oublient totalement ceux qu'elle peut courir..

A Paris, comme aucun schéma n’est une fin en soi, il nous paraît important de continuer à réfléchir sur quelques points. Par-delà, même si cet effort conséquent du Département vaut d'être salué, la rénovation, voire la fermeture de bâtiments et de lieux accueillant les enfants, et qui pour certains en avaient bien besoin, par-delà donc cet effort financier, il convient aussi de revenir sur certains changements de mise en œuvre des accompagnements proposés aux parents et à leur famille.
Les comités de prévention et de protection de l'enfance et des familles, qui sont mis en place dans les arrondissements, sont très éloignés de la philosophie des stages parentaux dont j'ai parlé à l'instant, et c'est tant mieux ! Il n'en reste pas moins que leur fonctionnement peut encore être amélioré et les doutes que peuvent exprimer certains professionnels doivent être pris en compte. Dans la logique d'une écoute des familles, il nous paraît primordial, avant tout lancement de la procédure, d'obtenir explicitement leur consentement. On sait que ce consentement permettra une large adhésion aux décisions, tandis qu'à l'inverse, le risque est grand de faire fuir les familles et de perdre tout lien avec elle.
La réflexion doit aussi continuer sur les limites d'action de ce comité. Qui y participe et pour y faire quoi ? Comment garantir le secret professionnel, toujours ? Mais aussi à quoi mènent les réunions des CCPPEF ? S'agit-il de décisions ou de préconisations ?
Si l'on veut que ces institutions fonctionnent, jouent pleinement leur rôle d'outil aidant à la prise en charge des familles et à la prise en compte de leurs difficultés, il faudra répondre à ces questions.
En matière de procédure, toujours, je voudrais bien sûr m'attarder un moment sur les mineurs étrangers isolés. La question de l'âge est épineuse, celle de leur hébergement tout autant.
A de nombreuses reprises, nous avons évoqué ici la question de l'expertise osseuse. Les expertises osseuses servent à déterminer l'âge d’une personne. Le problème est qu’à l'heure actuelle, elles sont basées sur les mensurations de jeunes Américains des années 1950. Autrement dit, absolument rien à voir avec des jeunes d'aujourd'hui ayant vécu dans les pires difficultés économiques ou sociales, ayant de plus connu l’exil et ses chemins périlleux. Or, ces expertises, demandées par la justice ou par l'aide sociale à l'enfance, déterminent la prise en charge ou non de ces enfants. Il semblerait que ces expertises, parfois malgré les documents administratifs produits, aient été demandées en nombre par l’A.S.E., éloignant ainsi un grand nombre de jeunes d'une prise en charge possible. Nous souhaiterions, comme nous l’avons demandé à de nombreuses reprises, avoir des réponses chiffrées sur ce point, si cela est possible. Il est important que les parlementaires, par ailleurs - Monsieur le Maire, j’attire votre attention là-dessus - se saisissent de cette question, afin de procéder à une refonte complète de ce système injuste et inadapté.
En ce qui concerne l'hébergement des mineurs étrangers isolés, un effort indéniable a été réalisé avec l'ouverture de structures adaptées aux besoins de ces enfants qui ont à la fois besoin de dormir dans des lieux sûrs mais aussi d'avoir à leur disposition tous les outils nécessaires de formation et d'éducation. Il n'en reste pas moins que, toutes les nuits, il y a encore des enfants qui dorment dans les rues de Paris. C'est la raison pour laquelle nous souhaitons que cet effort soit poursuivi. Nous savons le désengagement de l'Etat dans ce secteur comme dans bien d'autres, mais il est de notre responsabilité de ne pas abandonner ces enfants. Le Département de Paris peut et doit être exemplaire en la matière.
En ce qui concerne maintenant l’attitude à tenir en matière de conduites à risque et addictives, nous en profitons pour réaffirmer à quel point les politiques nationales sont éloignées de la réalité du terrain. Les différentes études nationales montrent l'évolution des types de consommation et l'inadéquation des campagnes de prévention. Depuis de très nombreuses années, les Verts, rejoints depuis peu à la fois par des spécialités et certains politiques, préconisent la dépénalisation de l'usage et la vente contrôlée du cannabis, ainsi que la mise en place de salles de consommation pour les drogues injectables. La Ville de Paris s'est engagée de ce point de vue dans un processus de réflexion qui mérite d'être salué à nouveau. C’est dans ce cadre nouveau, innovant que nous pourrons apporter des réponses cohérentes et efficaces aux différents types de consommation.
Un dernier point - je ne pouvais pas ne pas le mentionner - me tient également à coeur. Des enfants en situation de handicap sont à la fois accompagnés par la M.D.P.H. et pris en charge par l’A.S.E. Lorsque je parlais tout à l'heure de confrontation de pratiques professionnelles et d'échanges d'information, c'était aussi à cela que je faisais allusion puisque, jusqu’il y a peu, nous ne savions ni combien, ni qui, ni comment. Le travail de partenariat permettra à la fois de répondre à ces questions et favorisera le repérage de ces situations complexes, toujours uniques et particulières.

Pour finir, Monsieur le Président, par-delà les chiffres, les statistiques et autres budgets, je voudrais vraiment terminer en insistant sur le fait que cette communication nous pose en réalité la question de la société que nous construisons : une société attentive à la fois aux plus vulnérables et aux plus démunis. Je le redis, un schéma n'est pas le point final d'un processus, au contraire. Ce schéma pose les bases de ce que nous devons faire et les réponses encore nombreuses que nous devons apporter.